HONDURAS

EXISTE-T-IL UNE NATION HONDURIENNE?

Roberto Santana»

Sur la scène internationale des années quatre-vingt, un pays, le Honduras, a fait figure de "brebis galeuse" en Amérique centrale. Aligné très fréquemment sur les positions de la diplomatie américaine en ce qui concerne la géopolitique régionale, ce pays s'est vu surtout reprocher l'acceptation de bases militaires nord-américaines sur son territoire et la protection accordée aux combattants de l'opposition nicaraguayenne. Cette image peu flatteuse, qui ressort par exemple des rares analyses publiées en France sur ce pays', reposait sur une réalité. Elle n'en résultait pas moins d'un regard extérieur, à partir du contexte de la "crise régionale" centraméricaine dans laquelle, effectivement, le Honduras se démarquait souvent des initiatives concertées par ses voisins et se repliait sur lui même tout en privilégiant ses liens avec la diplomatie nord-américaine.

En fait, le problème des intérêts nationaux du pays -à supposer qu'ils aient toujours existé -, est rarement évoqué, mise à part une démarche qui consiste à identifier l'intérêt national avec une stratégie de rupture radicale de signe anti-impérialiste. Et pourtant, dès le moment où l'on avance un éclairage, à partir de "l'intérieur" hondurien, pour prendre en compte les enjeux de la politique nationale, une tout autre image prend forme. Menacé effectivement sur ses frontières (armée sandiniste, guérillas salvadoriennes), sous le risque permanent de "l'invasion démographique", il se trouvait sous l'assaut idéologique des sandinistes et des révolutionnaires marxistes salvadoriens et guatémaltèques. Il était également pris dans l'engrenage de la crise économique régionale. Mais cette image de pays "assiégé" n'est parvenue à se faire une place ni dans les médias ni dans les débats concernant la crise centre-américaine, si bien que l'analyse des multiples raisons de la classe dirigeante hondurienne à oeuvrer comme elle l'a fait durant les années 80 est encore à faire.

Pour notre part, nous n'insisterons dans ce texte ni sur l'image "noire" ni sur celle d'un "pays assiégé" ; nous privilégierons la réalité intérieure afin de dresser un diagnostic de l'état de la construction nationale, susceptible de mieux faire comprendre les liens unissant cette dimension nationale hondurienne aux enjeux régionaux centre-américains. Nous partons de l'idée que la solidité de la participation d'un pays à un processus d'intégration régionale, économique e/ou politique passe avant tout par l'accomplissement de l'intégration nationale et par l'affirmation de l'identité politique. L'exemple hondurien offre une excellente illustration, par défaut, d'une semblable hypothèse.

 

L'IDENTITE NATIONALE EN QUESTION

 

 

Un Hondurien, le général Francisco Morazán, fut au XIXe siècle le principal champion de l'union centre-américaine. Fait paradoxal sans doute, car même s'il allait opérer militairement à partir du Salvador, il engageait dans ce dessein son propre pays, le moins peuplé, le plus pauvre et le moins intégré de la région, et, de surcroît constamment ravagé par d'interminables guerres intestines-et les incursions fréquentes des pays voisins.

Vue sous l'angle de la réalité hondurienne de l'époque (1830-1842) l'entreprise morazanienne visant à bâtir une union centre-américaine par la force militaire apparaît en effet démesurée et difficile à expliquer autrement que comme une fabuleuse tentative d'évasion d'une réalité interne peu encourageante; n'en déplaise aux Honduriens, il est difficile de l'imagine autrement que comme une recherche ultra-volontariste et, à la limite, désespérée pour échapper à une sorte de complexe de "non-être national".

En réalité , non seulement la tentative d'union politique à partir du Salvador et du Honduras fut un échec, mais plus grave, la nation hondurienne elle-même resta un projet bien vague, si bien qu'à la fin du XIXe siècle, nul ne pouvait assurer avec certitude que l'Etat hondurien allait entrer dans le XXe.

Dans le destin du Honduras, Morazán apparaît donc comme une figure fort ambigüe, et sa tentative de construction supra-nationale comme une entreprise utopique sans support national véritable. Son héritage est contestable dans sa dimension symbolique et nul du point de vue de la réalité politique. Hormis une adhésion réticente à deux projets -assez flous et inconsistants l'un et l'autre -de confédération partielle (l'un avec le Costa Rica et le Nicaragua en vue d'une union avec les Etats-Unis, l'autre avec le Guatemala et le Salvador), aucune autre tentative sérieuse d'intégration régionale ne saura réveiller, au XIXe siècle, l'enthousiasme des hommes politiques et du peuple honduriens.

Dans la première moitié du XXe siècle, le projet d'intégration centraméricaine n'est plus de mise, du moins pour les Honduriens, et l'expérience d'intégration économique qui débute dans les années soixante va trouver sa limite majeure dans une évidente absence de volonté politique de la part des gouvernements y compris, bien entendu, de celui du Honduras.! Evoquer cette question nous amène à la question de l'Etatet, dans le cas spécifique du Honduras. à nous interroger sur les éléments internes qui font sa solidité ou sa faiblesse. Notre hypothèse est que, dans les années quatre-vingt, la volonté politique de l'Etat hondurien est fort handicapée par une intégration nationale non-accomplie, que les gouvernements sont faibles de représenter un peuple en mal d'identité nationale. Le retard économique, que tout le monde constate, est largement précédé par cet autre retard, dont personne ne parle vraiment. Il n'est pas sûr d'ailleurs que les Honduriens eux-mêmes en soient, pour la plupart, conscients. Il n'est pourtant pas besoin de puiser trop en profondeur dans l'histoire hondurienne pour constater ce manque et en découvrir les raisons: l'un des faits majeurs de l'histoire du pays jusqu'à la moitié de notre siècle au moins,

 

est bel et bien l'absence de classe dirigeante assise sur un véritable pouvoir économique (oligarchie terrienne ou bourgeoisie). Absence, donc, d'une classe présentant des attributs indispensables à l'identification avec une quelconque nation hondurienne, contrairement à ce qui fut le cas dans la majorité des pays du continent. Dès lors, on chercherait en vain un discours concernant la nationalité, accompagné des symboles respectifs et des rituels publics habituels. L'on ne trouvera pas non plus l'expression d'un "patriotisme hondurien" signifiant l'assimilation populaire des contenus idéologiques d'un discours national tout fait, et, pour cause : au XIXe siècle la disparition des oligarchies minières coloniales (émigration vers la métropole espagnole, vers le Mexique et La Havane) et des

embryons d'oligarchie terrienne tant "ganadera" que du café (résultat des guerres cacicales et des difficultés d'accès aux marchés internationaux) empêche toute continuité entre les groupes sociaux qui vont accédersuccessivement au contrôle de l'Etat." La politique de "réforme libérale" (1876-1892) n'a que peu approfondi la différenciation sociale interne, exception faite de la promotion d'une nouvelle classe politique : aux postes de responsabilité publique s'installe en effet un personnel issu des couches moyennes (fonctionnaires, professionnels libéraux et intellectuels). Ces nouveaux venus à la tête de l'Etat étaient imprégnés du positivisme qui envahissait le continent à cette époque et n'allaient pas pécher par manque de zèle idéologique dans leur dessein de construire une nation à l'image des paradigmes dictés par la raison, voire à l'image du modèle européen. Par malheur, ils sont allés trop loin dans l'exaltation des valeurs des civilisations européenne et nord-américaine, dans l'apologie des vertus de l'étranger et dans les appels aux Américains du nord, au détriment des valeurs autochtones, de la culture Hispano -américaine et de "l'être centre-américain". Faire venir des hommes, des capitaux, de la technologie et de la culture des Etats-Unis ou d'Europe, allait devenir une sorte d'obsession pour ce nouveau personnel qui voyait là la condition sine qua non d'un décollage qui permettrait de sortir d'une triste condition de "pays désert, inculte et anarchique"! selon l'expression d'un président de l'époque. Rien ne saurait être plus éloigné de l'image que l'on peut se faire des constructeurs d'une "conscience nationale" qu'un état d'esprit et des prises de position aussi dépendantes de l'étranger, même si l'on admet que la nation est fruit du progrès. En tout état de cause, il n'était pas question, à l'époque, de puiser dans le fonds social et culturel hondurien afin de nourrir un projet national.

La classe politique qui se consolide à l'ombre de la spéculation bananière sur le versant caraïbe s'interdit, de par son statut de classe "associée" au capital nord-américain, toute vocation d'incarner un destin national. Elle correspond plutôt à l'idée d'une classe bureaucratique administrant les rentes qui reviennent à l'Etat comme produit des exportations pratiquées par les compagnies étrangères. Un projet national est sa dernièrpréoccupation. De surcroît, soit par manque de capitaux, soit par manque d'intérêt ou d'initiative, ces fractions de classe vont rester en marge des activités productives et commerciales, ce qui ne fera qu'accentuer un comportement peu national et laissera des traces profondes.

 

L'apparition de groupes sociaux à vocation nationale ne sera que très tardive. Elle se fera à partir d'acteurs économiques, notamment commerçants et industriels de la manufacture, qui surgissent comme effet secondaire de l'exploitation bananière. Mais, les racines de ces hommes d'entreprise ne sont pas honduriennes; ce sont des immigrants ou enfants d'immigrants (allemands, arabes, juifs...) dont l'affirmation en tant que secteur dominant à base économique relativement solide prendra du temps." Il leur aura fallu passer par une implantation difficile en terre étrangère, par l'intégration sociale de familles d'origines nationales différentes, par l'articulation de leurs intérêts économiques, avant d'arriver à se concevoir comme une classe nationale. Faudra-t-il encore qu'un discours soit élaboré, ce qui sera l'oeuvre de leurs descendants passés par les universités dans les années soixante et soixante dix. Entre temps, l'expansion de l'enclave bananière crée l'espace favorable à l' émergence de secteurs populaires gravitant autour d'un prolétariat naissant. Ces ouvriers travaillent pour les compagnies étrangères ou dans les premières manufactures du pays, aussi bien dans le nord (San Pedro Sula notamment) qu'à Tegucigalpa. Ces nouveaux secteurs sociaux feront leur l'idée nationale, mais en la confondant avec l'idée anti-impérialiste, c'est-à-dire en définissant l'être national à partir d'une identification négative, de "ce qui n'existe pas, par la faute d'un autre". L'image positive de l'identité nationale reste, dans cette perspective, quelque chose à construire, un projet.

L'intervention militaire du Salvador en 19697, donnant lieu à une véritable commotion collective, permit aux Honduriens de faire le test du chemin parcouru dans la voie de la construction nationale. Des constats contradictoires furent établis. D'un côté, cette guerre provoqua, pour la première fois dans l'histoire du pays, l'expression massive d'un sentiment d'appartenance à une entité commune, politique, géographique et culturelle ; véritable ballon d'essai d'une unité nationale. Mais, d'un autre côté, elle accéléra la prise de conscience de sa fragilité, la découverte de la précarité des structures et des institutions honduriennes y compris des forces armées. Le conflit montra crument jusqu'à quel point "la volonté politique nationale" est tributaire d'une intégration plus effective de la nation, à la fois, spatiale culturelle, sociale et politique.

Comment intégrer par exemple cette sorte de culture du "mirage américain" avec un fonds tenace de culture paysanne? Que faire de ces réminiscences ethniques imprégnant la majorité métisse? Sur quelles bases intégrer le contingent considérable de population migrante qui continue de se "glisser" au travers des frontières du Salvador, du Nicaragua ou du Guatemala? Comment traiter la question des minorités ethniques, notamment la population miskito du département de Gracias a Dios ? L'incorporation effective des espaces frontaliers, où la légitimité de l'Etat n'est pas toujours évidente, pose à la fois un problème de souveraineté et de développement. Dans l'ensemble, l'articulation spatiale de ce pays géographiquement difficile, pauvrement équipé et aux prises avec des inégalités sociales considérables, est encore une longue tâche à accomplir.

 

UN VOISINAGE INQUIETANT

Rien d'étonnant à ce que durant les années quatre-vingt le Honduras joue un jeu diplomatique pour le moins déroutant. La fragilité interne induit une volonté politique faible se répercutant sur les négociations régionales où le Honduras reste prudent, méfiant, voire récalcitrant! vis-à-vis de la plupart des initiatives de ses voisins. D'autre part, ce pays avait des raisons de mettre en doute les éventuels bienfaits en retour d'une plus grande ouverture politique ou d'une hypothétique intégration centraméricaine.

Tout d'abord, les responsables honduriens ne semblent pas prêts d'oublier le solde de l'expérience du Marché Commun Centre-américain (MCCA) des années soixante et soixante-dix: un développement inégal prononcé, au sein duquel revint à leur pays la dernière place. L'intégration économique a en revanche bénéficié aux pays relativement plus développés tels que le Guatemala, le Salvador et le Nicaragua. Par ailleurs, comme ses voisins, le Honduras a pris acte du fait que l'un des partenaires du MCCA, le Costa Rica, obtenait un très bon résultat tout en privilégiant plutôt les accords bilatéraux." Sur un autre plan, ses relations de voisinage sont parsemées d'accrochages militaro-diplomatiques qui entravent lourdement l'établissement d'un climat de confiance réciproque. Pays de trois frontières, le Honduras, rappelons-le, a vécu le XIXe siècle sous la menace de l'agression et dans le non-respect de sa souveraineté. La situation est parfois devenue extrêmement critique: en 1876 par exemple, lors de l'intervention militaire des trois voisins en soutien aux différentes factions se disputant le pouvoir à Tegucigalpa.'?

Bien que, par la suite, le pays ait renforcé son autonomie, les interventions militaires n'ont pas cessé pour autant dans les contrées frontalières : graves incidents de 1957 provoqués par le Nicaragua, invasion salvadorienne de 1969 -dont les séquelles persistent et dont le règlement définitif est "en attente". Dans les années quatre-vingt, la situation frontalière n'a cessé d'être conflictuelle. En trois occasions au moins (la dernière en juin 1988), l'année sandiniste a pénétré en territoire hondurien à la poursuite de combattants de l'opposition année. Quant à la frontière avec le Salvador, elle est redevenue sensible du fait d'accrochages entre guérilleros du Front de libération Farabundo Martí, à la recherche de territoires refuges, et l'armée hondurienne (importantes escarmouches en mai 1988 dans la zone de Marcala ). La presse a aussi dénoncé de fréquentes violations de la troisième par des hommes armés. L'instabilité politique et sociale persistante durant les années quatre-vingt chez ses voisins ne pouvait qu'inquiéter le Honduras, pays qui, en dépit de tout, jouit d'une grande stabilité sociale interne. De fait, le profil des pays voisins n'était pas rassurant: la stabilisation du régime sandiniste ou de tout autre susceptible de le remplacer n'était envisageable qu'à moyen terme; au Salvador, la guerre de guérillas semblait devoir durer dans un contexte de fortes tensions sociales, très difficilement négociables par ailleurs. Enfin, la complexité des relations interclasses et inter-ethniques propre au Guatemala, représente un potentiel interdisant tout optimisme.

 

Bien entendu, tout cela ne va pas dans le sens de ceux qui au Honduras favorisent ou donnent priorité aux stratégies d'intégration régionale. Au contraire, pour beaucoup de responsables, au-delà d'une certaine adhésion à des aspects particuliers de l'intégration (projets frontaliers, programmes d'innovation technologique) ou à la création d'institutions de valeur plutôt formelle (parlement centre-américain), tout engagement politique de fond reste exclu. Le cadre de l'intégration centre-américaine ne leur semble pas le plus adéquat au développement du pays dans les années à venir. Ces conclusions vont sûrement à l'encontre de l'opinion de beaucoup d'observateurs nationaux et internationaux qui, jouant sur une sorte de "surdétermination régionale ", ne voyaient d'autre issue à la conjoncture hondurienne que dans ce cadre. Avec les nuances nécessaires, l'on peut se demander s'ils ne postulaient pas une version moderne de tentative d'évasion de la réalité, car la promotion à outrance d'un tel "état d'esprit" intégrationniste ne risquait-il pas de détourner le regard de l'essentiel et, en fin de compte, de brouiller l'analyse de la réalité nationale?

Comment voir clair dans la multiplicité d'images et de scénarios contradictoires? Entre ce pays "au bord de la tourmente politico économique" pour certains et cette "oasis de paix" peinte par d'autres, entre ces "faibles espoirs de changement évolutif'! et ces "possibilités d'un processus réformiste susceptible d'être radicalisé par les forces populaires". Entre, enfin, les images "insurrectionnelles" des uns et les craintes "putschistes" des autres ?

Toutes ces analyses évoquent un pays dans l'impasse. Rodolfo Pastor, par exemple, affirme que "globalement, le système (politique) semble suspendu entre un passé irrécupérable et un avenir d'adaptations improbables". Expression pessimiste qui exprime bien l'état d'esprit de beaucoup d'intellectuels honduriens, et qui conduit à se demander: cette impasse, est-elle celle de la réalité hondurienne ou celle d'un certain mode d'analyse de la réalité? Ces analyses classiques, marquées par des clivages idéologiques rigides, collent-elles à la réalité hondurienne? Par ailleurs. constituent-elles une approche convaincante des imbrications, toujours compliquées. de la modernité et de la tradition et quelle place font-elles à cette dernière ?

QUEL MODELE DE RECHANGE?

Il semble bien que le débat sur "l'issue hondurienne" manque dans cette décennie d'un fil conducteur permettant d'organiser dans une nouvelle grille ou un nouveau scénario les multiples composantes de la réalité nationale. A notre avis, le système politique hondurien ne peut évoluer qu'en fonction de la réponse qui sera donnée au défi majeur de cette fin de siècle, c'est-à-dire de la stratégie de développement qui devra se substituer au modèle ayant fonctionné bon gré mal gré jusqu'aux années soixante dix. Dans cette perspective, l'analyse doit s'éloigner de toute démarche attribuant une autonomie et un rôle exagérés à l'instance traditionnelle - tendance dominante chez la plupart des observateurs - et permettre d'ouvrir une voie vers la conception d'autres scénarios.

Pour la troisième fois en un siècle, le Honduras est confronté à la question pressante du choix d'une stratégie de développement économique viable pour une période relativement prolongée et rien ne permet de penser que les choix soient plus faciles aujourd'hui que par le passé. Un bref rappel de la succession des cycles économiques permet de mieux mesurer les défis stratégiques d'aujourd'hui.

On parle peu du sauvetage de l'économie hondurienne au début du siècle par le capital nord-américain. Face à l'état calamiteux des finances publiques et à l'anomie générale qui mettait en danger la survie même de l'Etat, la classe dirigeante de l'époque n'avait pas d'autre solution car depuis le malheureux emprunt anglais de 1867 (dont la dette ne sera réglée définitivement qu'en 1925), le pays vivait dans l'insolvabilité internationale la plus complète. A l'origine de l'exploitation bananière dans le nord du pays, on trouve la convergence de conditions d'implantation exceptionnellement favorables accordées aux investisseursétrangers et l'abondance des capitaux nord-américains qui cherchaient à s'implanter au sud du Rio Grande. Le modèle mono-exportateur se menaitainsi en place.

A cette solution économique allait s'associer un modèle politique simple : un régime caudillesque, mélange de paternalisme, de progressisme et d'autoritarisme répressif. Au cours de la longue période de pouvoir personnel de Carias Andino (1916-1949), les forces armées furent la colonne vertébrale du système. Le parti politique officiel (parti national) était le parti du dictateur, alors que le Parti libéral, dans l'opposition, se trouvait presque réduit à l'inactivité (ses leaders réprimés el/ou exilés) sans toutefois être mis hors la loi.

L'enclave bananière restera le seul pôle dynamique du pays jusqu'à la seconde guerre mondiale. A partir de là, le modèle mono-exportateur en perte de vitesse, le Honduras est contraint de trouver une stratégie de rechange favorisant la diversification de l'économie. Le pays s'engage effectivement, bien que lentement et tardivement, dans la voie de l'industrialisation substitutive d'importations: la période était favorable, sur l'ensemble du continent, à un renforcement des économies nationales.

Au Honduras la diversification va toucher également l'agriculture : le café parviendra, celle fois, à s'inscrire comme une importante culture d'exportation aux côtés de la banane, tandis que la canne à sucre et l'élevage connaîtront un essor considérable. Plus fragmentairement, une certaine modernisation de  l'agriculture paysanne prendra forme, favorisant notamment les moyens et petits producteurs de grains du sud-ouest. Enfin, l'urbanisation s'accentuera.

Dans celle nouvelle étape, qui dure jusqu'aux années soixante-dix, le système politique se complique. Des gouvernements civils et militaires se succèdent, de courte durée pour les premiers et plus durables pour les seconds. Des années de réformisme et de conservatisme alternent suivant le pouls de l'organisme social et selon la capacité redistributive de l'Etat. Deux gouvernements réformistes laissent des traces profondes à la fois sur le plan institutionnel et sur l'évolution économique et sociale : le gouvernement civil de Villeda Morales (1957-1963) et celui du général Lopez AreIlano (1972-1975).

 

Bien que la modernisation soit anarchique et que les affrontements soient plus fréquents que les consensus, il est possible de discerner deux lignes de force de grande continuité tout au long de la période. La première concerne le fonctionnement d'un système politique dominé par les deux partis historiques: qu'il s'agisse de la mobilisation des forces sociales d'opposition ou de l'usufruit des avantages du pouvoir, l'on verra ces deux formations toujours présentes et toujours actives, plus ou moins publiquement. Ce bipartisme de facto -de droit par moment -occupe presque la totalité de la scène politique, les deux partis alternent au pouvoir soit en s'alliant avec les forces armées (Parti national surtout), soit en comptant sur leurs propres forces.'? L'autre ligne de force au cours de cette même étape est associée aux forces armées : celles-ci engagent une transition qui les fera passer de leur condition de force prétorienne, ayant un rôle purement répressif, à un statut de force moderne, professionnelle, intéressée à la chose publique et aux tâches du développement. Dans ces années-là, les militaires honduriens auront pour la première fois, l'occasion d'agir en tant que force réformiste et de progrès et prendront un rôle croissant dans les décisions politiques nationales.

En rupture avec les traits de la période décrite, les années quatre-vingt vont connaître l'installation de l'alternance démocratique sur fond de crise du modèle de substitution d'importations. La définition d'une stratégie de développement pour cette fin de siècle -troisième moment -semble plus compliquée que la mise en place des stratégies antérieures car il n'existe pas, au moins dans les prévisions à moyen terme, un nouveau produit d'exportation "miracle" comme ce fut le cas par le passé pour la banane et le café. Quant à l'industrie, elle s'essouffle faute de marché intérieur, touchée par la faible productivité d'un appareil technologiquement en retard et victime des faiblesses de la politique de soutien. Tout ceci dans une ambiance de morosité qui décourage les investisseurs.'!

Dès lors qu'il n'est pas permis d'espérer un rebondissement spectaculaire sur le plan économique pour les années à venir, le Honduras se voit contraint de faire preuve non seulement de volonté politique mais également d'une grande rationalité. Le pays devra insister sur un effort "vers l'intérieur", dans le sens d'une priorité donnée à la mobilisation de la gamme la plus complète des ressources et des conditions existantes, et dans une exigence inédite de planification et de gestion économique. Cela devrait conduire à bousculer profondément les politiques habituelles et obliger les gouvernements à un effort considérable sur le plan culturel et de la formation professionnelle. Il ne s'agit pas seulement de puiser dans les potentialités humaines, naturelles ou économiques, à des fins d'untraitement sectoriel étroit, mais surtout , de valoriser l'ensemble des sous espaces nationaux, pour établir les supports concrets de la nouvelle

stratégie.

La perspective qui s'offre au Honduras n'est pas tant dans une sorte de "fuite en avant" régionale, que dans l'effort pour adapter le système politique -démocratie parlementaire en quête de légitimation-aux nouvelles exigences du développement.

 

NOTES

(1) Parmi les rares publications en France concernant le système politique hondurien,

citons: Marie Dul1o, "Le Honduras: un marcheur fatigué sur le sentier escarpé de la

paix", Annales des pays d'Amérique centrale el des Caraïbes, n? 7, 1988 ; Ernesto Paz,

Les partis pol ùiques au Honduras, thèse de 3ème cycle, Faculté des Sciences Sociales,

Université de Toulouse I, 1988. Voir également le dossier Honduras, dans l'Ordinaire

du mexicaniste, n? 113, janvier-février 1988 et l'article du Monde Diplomatique

d'août 1983, "Le Honduras entre la faillite et la guerre".

(2) Filander Diaz Chàvez dans LAs raices dei hombre y de la rebeldia a la explotaci àn

(1962) recense 259 rébellions armées et plus 21 guerres avec les pays voisins entre

1827 et 1961.

(3) A propos du comportement politique des Etats face au MCCA, l'ouvrage de James

Rowles, Le conflil HonduraslEl Salvador (1969), (San José, EDUCA, 1980) est fort

intéressant.

(4) On trouvera des données sur ces questions dans Antonio Murga Frassinetti,

Enclave y sociedad en Honduras, Tegucigalpa, Editorial Universitaria, 1985.

(5) Le Honduras, tel qu'il est perçu par les hommes politiques de la fin du XIXe siècle

et du début du XXe, correspond bien à cette expression par laquelle le président

Bogràn justifiait les larges avantages accordés par l'Etat hondurien aux capitaux nordaméricains.

(6) A propos des origines étrangères de la bourgeoisie commerçante et industrielle,

cf. Murga Frassinetti, "Industrializaci6n y formaci6n de c1ase : el caso de la fraccién

industrial en Honduras", Revista Centroamerlcana de Economla, n" 17, mai-août

1985.

(7) Sur le contexte géopolitique et les implications de ce conflit, voir Rowles , op.

cil.

(8) L'attitude réticente du Honduras à l'égard des initiatives régionales est le fil

conducteur de l'article de Marie Duflo, op. cil.

(9) Le Costa Rica n'adhéra au MCCA que tardivement, en 1963, et avec beaucoup

d'hésitations. L'accord général d'intégration économique avait été signé le 13

décembre 1960 et entra en vigueur (pour le Salvador, le Guatemala et le Nicaragua) en

juin 1961. Le Honduras, pour sa part, entra en 1962.

(10) Pour ces événements, voir Filander Diaz Chavez, op. cil.

(Il) "La peur a commencé à régner au Honduras et l'impression que le pays est au bord

d'une tourmente politico-économique, telle que celle de 1954, se généralise", déclare

Shepard dans Honduras. Realidad nacional y crisis regional, edit. CEOOH/Universidad

Internacional de La Florid a, 1986, p. 467.

(12) Ce qualificatif "d'oasis de paix", employé par certains auteurs, est analysé par

Guy Durand, dansl'Ordinaire du mexicaniste, op. cit.

(13) Rodolfo Pastor, El ocaso de los cacicazgos, El Colegio de Mexico, 1984

(manuscrit).

(14) C'était l'hypothèse d'Ernesto Paz (op . cil.), dans le cas où les mouvements

révolutionnaires des pays voisins l'avaient emporté.

(15) op. cil..

(16) Sur la malheureuse affaire du "chemin de fer le plus cher du monde", voir

Guillermo Molina Chocano, Estado liberal y desarrollo capitalista en Honduras,

Tegucigalpa, edit. Guayrnuras, 1981.

(17) Voir notre article "Le double visage du bipartisme hondurien" dans l'Ordinaire

Mexique-Amérique centrale, n? 125, janvier-février 1990.

(18) Sur les blocages du développement économique, surtout industriel, lire le

Memor àndum al Dr . Roberto Suazo Cordoba, de l'homme d'affaires, industriel et

homme polit ique Jaime Rosenthal (brochure publiée à San Pedro Sula en 1984),

 

 

 

 

 

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